Les dessous du Beaujolais Nouveau : enquête !

Edit du 12/11/2015 : Cette année, le Beaujolais Nouveau (2015 donc) sortira le jeudi 19 novembre à 0h00.
A la suite de cette enquête qui date, de mémoire, de 2008, nous vous invitons à poursuivre votre lecture sur les problèmes économiques terribles qui conduit les vignerons du Beaujolais à la faillite, en 2015. Si rien n’est fait, le vignoble Beaujolais n’existera plus dans moins de 10 ans.
En attendant, bonne lecture à vous ! Et n’oubliez pas de poursuivre votre lecture en fin d’article.
FD, l’auteur.

Le Beaujolais Nouveau. Produit-phare du vignoble Beaujolais jusqu’au milieu des années 1990, il ne semble être aujourd’hui plus qu’un mauvais argument commercial, reflet de la piètre stratégie marketing du vignoble.
Retour sur un produit devenu commercial, dont la mauvaise réputation plonge un vignoble entier dans les tréfonds de cette crise sans précédent.

Au milieu des rires, parfois des chants et autres commérages, un « POooorteur » hurlé à la volée retentissait au milieu des vignes Beaujolaises. S’en suivaient une dizaine de cris similaires, résonnant dans toute la parcelle.
Exténué par huit heures de marche quotidienne, l’air bonhomme, David a 26 ans.Portant une hotte d’une capacité de 80 kilogrammes de raisins, ce jeune Ch’ti n’en est pas à son coup d’essai ! Cela fait trois années qu’il est fidèle à la même exploitation, chez un petit producteur à Lancié -en plein coeur des Crus du Beaujolais. Habitué des lieux, il sait que « le travail est dur mais qu’il en vaut le coup. La première année, j’en ai même pleuré tellement j’avais mal. On marche beaucoup quand on est porteur mais ça paye bien. En une semaine, je peux gagner plus de 450 €« .

Nous étions en 2008 et la coutume n’était pas encore d’engager des troupes venues de l’Europe de l’Est.

Fixé par un arrêté préfectoral, le salaire avoisinait 55 € par jour, nourri et logé, pour les coupeurs et 58 € pour les porteurs. Un travail harassant, de huit heures par jour, 7 jours sur 7. Tout le monde était placé à la même enseigne et certains ne trouvaient pas ça juste, notamment les plus rapides dans les rangs de vigne : « Pourquoi travailler plus vite que les autres si on est payé de la même manière ? Je n’y suis pour rien si je n’aime pas rester à rien faire, comme certains, pendant 10 minutes planqués derrière leurs ceps« . Mélody allait vite et travaillait bien. Elle était venue faire les vendanges pour se faire de l’argent, après la fin de son énième CDD. Son but : changer de vie. Se payer un billet d’avion pour partir quelques années aux Canaries afin d’apprendre l’Espagnol et découvrir autre chose que sa Bretagne natale.

Une aubaine pour les saisonniers

Enquête sur les dessous du Beaujolais Nouveau. Mélody, jeune vendangeuse bretonne.Comme souvent, jeunes et moins jeunes prenaient sur leur temps libre pour combler le trou des vacances et repartir sur le bon pied, dès la rentrée.
Mélody cherchait à aller ailleurs, à voir du pays. Cette jeune aventurière, au regard pétillant, semblait heureuse de participer à cette campagne de vendanges. L’année précédente, elle avait tenté le Vaucluse mais « l’exploitation était trop grande et mal organisée. Personne ne nous coachait et certains ne faisaient rien des journées entières tout en touchant le même salaire que moi« .
Rien à voir avec l’exploitation gérée par Agnès et Marcel Durand depuis 1982, à Lancié. « D’autant plus que l’ambiance ici est géniale. On a tous entre 19 et 26 ans et ça se passe super bien. Certains viennent même d’Italie ou d’Allemagne et de Belgique pour voir ce que c’est. Les vendanges, c’est parfait pour rencontrer du monde et voyager un peu. Je me suis invitée au ski chez une Savoyarde dès les premières neiges« , confie la jeune Bretonne. « Et puis c’est quand même plus agréable que l’usine !  »
Le grand air et l’ambiance joviale étaient donc une motivation supplémentaire.

Quand la France était aux couleurs Beaujolaises

Sur une superficie de 6 hectares, Agnès et Marcel, la cinquantaine, se sont lancés dans cette aventure alors que le vignoble jouissait d’une réputation grandissante. Ils ont acheté des vignes et accepté des fermages, à une époque où le Beaujolais était à la mode. Ils ont connu les heures de gloire du vignoble, mis en avant par le phénomène du Beaujolais Nouveau.
Agnès se souvient, mélancolique : « La France était aux couleurs Beaujolaises pendant au moins une journée. Cétait une période euphorique où les gens attendaient réellement le Beaujolais Nouveau. Il y avait des fêtes partout dans Paris, une course qui partait de chez Duboeuf -à Romanèche-Thorins à 2km de leur domicile-, par la route nationale. A partir de minuit et pas avant, on avait le droit de partir de chez nous et on se mélangeait logiquement à ceux qui participaient à la course : nous partions livrer à ce moment-là. Certains de nos clients, de grandes entreprises parisiennes, ne travaillaient pas ce jour-là : ils passaient la journée ensemble, dans une ambiance vraiment agréable. Il nous est même arrivé de vendre des bouteilles alors que nous nous reposions sur une station-service. Tout le monde voulait son primeur avant son voisin ! » De l’histoire ancienne. « Je ne comprends pas pourquoi tout a changé si brutalement« .
Nous en étions là.
En 2008 et ce, depuis plusieurs années, le Beaujolais Nouveau n’attirait déjà plus. Rien n’a changé, tout semble même s’être empiré.

Depuis 1992, la législation autour du produit a changé. Depuis lors, les producteurs, dans un souci logistique, ont obtenu l’autorisation de transporter le Primeur 8 jours avant sa sortie. Finies les folles courses à travers toute la France et autres fêtes regroupant tout le show-biz en plein coeur du Beaujolais.
Le Beaujolais n’est plus qu’un produit commercial comme les autres. Il serait même renié par nombre d’anciens amateurs.

Jean-Marc, un retraité de la fonction publique de l’Est de la France, une petite soixantaine, nous explique que « le Beaujolais Nouveau, c’était bien jusque dans les années 90. On s’amusait, on en profitait vraiment. Et puis la qualité à commencer à chuter. Maintenant, ce qu’on trouve presque partout est imbuvable. Il faut vraiment se forcer parfois. Mais quand j’étais plus jeune, on trouvait des vins agréables, voire bons! »
Mélody la vendangeuse évoque, quant à elle, une légende à la dent dure qui plane en Bretagne : « J’ai entendu que le Beaujolais Nouveau n’est fait qu’avec des fonds de cuve. Avec tout ce qui n’est pas bon et invendable, finalement. C’est vrai ou pas ?« , interroge-t-elle.
Cette légende n’est pas sans fondement. Elle serait symptomatique des campagnes de communication établies par l’InterBeaujolais.

L’Inter, au coeur des débats

Instance dirigeante du Beaujolais, l’InterBeaujolais (anciennement UIVB) fait la pluie et le beau temps sur le vignoble. Mais fort est à parier qu’ils n’ont pas encore trouvé comment laisser briller le soleil.

Organe chargé, entre autres, de la communication autour du vignoble, certains s’amusent, aigris, à le qualifié de « professionnels de la non-communication« , à l’image de ce viticulteur du Sud du vignoble. Pour lui, « les campagnes de communication autour du vignoble et du Beaujolais Nouveau sont depuis longtemps de l’argent foutu en l’air. J’ai même honte que l’on puisse m’associer, moi et mes produits, à ces publicités indignes de notre terroir« .

Pub Beaujolais Nouveau 2008 par Ben : le nouveau est arrivée, pub noire.En prenant pour exemple le visuel du millésime 2008 signé par Ben -un artiste contemporain « médiatique et aimé du grand public » comme le précise l’Inter dans la notice explicative du visuel distribuée aux viticulteurs- un autre vigneron soucieux de rester anonyme n’hésite pas à dire ce qu’il pense : « Quand vous voyez que sur leur machin, ils ont osé enlever ‘Beaujolais Nouveau’ pour le remplacer par le terme ‘Nouveau’, quand vous voyez ce fond noir sans vie, digne d’une carte de deuil, comment peuvent-ils affirmer que ça relancera la vente et la consommation de Primeur ? Et qui l’a payé, cet artiste ? C’est nous, les viticulteurs, par le biais de leurs ‘cotisations bénévoles obligatoires’. Et pourquoi a-t-il été choisi ? Car il est « médiatique et aimé du grand public ». Pas pour son talent ou sa créativité. Alors du coup, je me fais ma propre communication. Je n’ai pas envie d’associer mon vin à une image de deuil. Le Beaujolais Nouveau, c’est la fête, non ? »

Anne Masson, alors chargée des relations presse au sein de l’Inter, semble peu surprise de toutes ces invectives. Elle paraît toutefois soucieuse de rappeler que les décisions prises par l’Inter sont collégiales, adoptées lors de commissions où siègent 10 viticulteurs élus par leurs pairs, et 10 négociants. Seuls ces 20 professionnels ont un rôle décisionnel. Puis de rappeler qu’ « à l’Inter, nous n’avons pas beaucoup de budget, voire de moins en moins.(1) Ce budget est indexé sur les volumes commercialisés. C’est toutefois bien les collègues de ceux qui nous critiquent qui ont pris cette décision. Nous n’avons fait que la relayer« .

« Le Beaujolais Nouveau c’est la fête« 

Le beaujolais Nouveau 2013 est arrivé ! Enquête sur les dessous du premier vin de l'annéeCertes, « le Beaujolais Nouveau c’est la fête« , comme le prétend ce précédent viticulteur mécontent. Il trouve encore et toujours un public qui se sert de l’occasion pour s’amuser. Un public qui profite du prétexte pour une soirée bien arrosée.
Xavier, un étudiant parisien en design âgé de 24 ans, avoue en toute honnêteté que « lorsqu'[il] fait le Beaujolais Nouveau, [il] n’en boit pas, tellement ce qui est servi est imbuvable. D’ailleurs, [il] ne se souvient pas en avoir goûté une seule fois. »
Mélody, quant à elle, « adore ce vin. C’est d’ailleurs [son] préféré car il est léger et n’a pas de goût vraiment prononcé. Et puis, confie-t-elle, c’est l’occasion de se retrouver avec des anciens autour d’un saucisson, d’un fromage. Niveau ambiance, c’est top !  »
Nous pourrions également évoquer Christophe, 36 ans, qui ne fête le Beaujolais Nouveau que par tradition, pour partager de bons moments avec ses amis. C’est également le cas de Murielle, 45 ans et originaire de Paris.
Toutes les générations s’accordent sur un point : si ce n’est la qualité du vin, le Beaujolais Nouveau est apprécié par beaucoup pour son ambiance !

Ce n’est malheureusement pas le cas de tous.
Soucieux de vendre à bon prix à des négociants peu scrupuleux, la plupart des viticulteurs ne vivent pas ce moment de l’année comme un fête. Une course contre la montre, stressante, qui n’a souvent rien de réjouissant.
Chaque année, les viticulteurs qui ont choisi de vendre le produit aux seuls négociants redoutent le moment où ces derniers imposeront leur prix. « C’est impossible de négocier avec eux » avoue l’un d’eux, avec amertume. « Nous n’avons qu’à signer sinon, ils trouveront un autre producteur qui leur vendra au prix proposé, voire moins cher« .

Des abus incontrôlés

La question que tous se posent, légitime, est de savoir ce qui s’est passé. Pourquoi la qualité relative de ce produit a été remise en question aussi vite ?
Quelques viticulteurs estiment que de nombreux abus ont eu lieu : une productivité souvent poussée à l’extrême pour répondre à une demande sans cesse grandissante, un manque de sérieux dans la qualité du produit ou encore des cafés-restaurants pratiquant des prix parfois exorbitants.
Le jour de la sortie du Beaujolais Nouveau 2007, la brasserie Leclerc de Gennevilliers proposait un verre de primeur à 4€, alors que le prix moyen d’une bouteille acheté à un producteur est de 4,50€. Pourtant, à coup sûr, la brasserie avait touché la bouteille à à 2€.

 

Le Beaujolais Nouveau et les jeunes

Audrey, étudiante en communication. 22 ans. Lyon
« Je ne bois jamais donc je ne connais pas du tout ce phénomène du Beaujolais Nouveau hormis l’image présentée par les médias. Je n’en ai jamais goûté mais, chaque année, les journalistes disent qu’il a un goût de fruit différent. Mais je ne sais pas ce qu’il vaut. »

Gaetan a dégusté le beaujolais nouveauGaëtan, boulanger. 20 ans. Paris
« Je suis originaire du Sud-Ouest. Des membres de ma famille cultivent des vignes dans le Bordelais. Ce que je sais, c’est que le Beaujolais Nouveau n’a pas bonne réputation par chez moi. C’est le côté commercial qui me dérange et qui dérange beaucoup de monde. Mais de toute façon, le Beaujolais Nouveau doit être bon tout de suite sinon il ne le sera jamais. Et il n’est jamais bon… »

Grégory, commercial. 29 ans. Mâcon
« Je viens d’arriver dans la région. J’ai passé 10 ans dans le Nord et le Beaujolais Nouveau y est très bien accueilli. C’est une partie non-négligeable de notre patrimoine culturel. Je trouve ça regrettable que la plupart des Français le renient. J’imagine que dans la région, ce doit être un véritable événement !  »

Marylin, étudiante en chimie. 25 ans. Toulouse
« Je n’ai jamais aimé le vin. Pourtant, le Beaujolais Nouveau est le seul que je peux boire. Pourquoi ? Car il est léger. Mais on ne trouve plus du bon Beaujolais Nouveau. On doit forcément aller dans les supermarchés et la qualité est vraiment moyenne, généralement.
Et puis la communication laisse à désirer. Je me souviens vaguement que, dans les années 80, ma grand-mère nous gardaient toute la nuit pendant que mes parents sortaient faire la fête. Nous habitions à Paris. »

(1) En 2012, le budget communication pour le Beaujolais Nouveau s’élevait à 2 millions d’euros, soit près de 300.000 € par jour. Comment sauver le Beaujolais ?

Beaujolais : le négoce tue les viticulteurs. Comment réagir ?

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